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mardi 16 septembre 2008, par Karim Abdellatif
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Le domaine du réel est un vaste champ à défricher, une terre aride qu’il faut labourer patiemment, puis semer, grain après grain, en vue d’une récolte future parfois hasardeuse, voire infructueuse. Le réel n’est pas palpable, ce n’est pas une matière brute et impénétrable, qui se livre prête à l’emploi. Il n’y a pas de notice, pas de recette. Le réel se façonne comme une glaise qu’un potier pétrit de ses mains, comme un tableau qu’un peintre invente touche après touche, comme l’espoir qu’un peuple blessé et oppressé place dans le changement. Le réel n’est pas la vie, et inversement la vie n’est pas le réel, mais celle-ci forme le terreau qui lui donne naissance, le substrat qu’il faut modeler et transformer pour faire éclore une vérité, une parmi tant d’autres. Le réel est une vérité possible, une approche des faits et des évènements, de l’histoire et des dogmes, du concevable et de l’impossible. Ce qui fut ou qui sera ne doit pas être notre réel ; celui-ci doit en revanche germer dans notre imagination, il doit émerger de nos rêves et de nos espoirs, il doit dissiper les vapeurs d’un monde concret qui nous enchaîne à lui par mille liens, il doit rompre la servitude dont nous ne sommes mêmes plus conscients. Le réel n’est pas le lot des esclaves, mais celui des âmes damnées en révolte contre le consensus ancien, contre les us et coutumes figés et pétrifiés. Celui qui imagine et théorise le réel doit dépasser l’ineptie des utopies vouées à créer de nouvelles barrières, de nouvelles cages et de nouvelles entraves. Le réel doit être un rêve éveillé et raisonné, une vision à laquelle on s’accroche de toutes ses forces. Il faut être courageux pour croire que le réel n’est pas la vie que nous vivons, mais celle que nous désirons, car cela implique que nous échangions les rôles de spectateurs passifs contre ceux d’acteurs conscients de nos existences. Si cette possibilité nous est ôtée, la vie n’a plus de sens car elle n’est alors plus qu’un chemin sans surprises que nous suivons à la manière d’un mulet qui veut retrouver son maître, son avoine et ses brides.
Le rêve est ce qui reste aux pauvres et aux déshérités. C’est l’arme des masses asservies qui peut déclencher à tout moment une révolution. Vous pouvez interdire de parler, de prier, de manger, de coïter et de respirer, mais vous ne pouvez résolument pas interdire le rêve. L’espoir est ce qui préserve l’avenir de l’homme : la foi en de meilleurs jours, la volonté de survivre à sa mort, l’espérance que la vie devienne le réel tant attendu. L’homme qui cessé de rêver est une branche morte qui se dessèche, puis chute. Il retourne dans le néant et s’évanouit dans le dédale de l’oubli et de l’ennui. De même, une société que l’on prive de ses rêves se sclérose, se désagrége et se délite. Le réel doit devenir le vécu des hommes, et une fois que la vie se sera calquée sur lui, il faudra le réinventer. Qui pourrait en effet le tenir honnêtement pour acquis alors qu’il constitue un rêve en mutation permanente ?
Le réel est le port d’ancrage du rêve, et l’espoir constitue le soutien des âmes vivantes. La nécessité de ne pas s’effacer devant les représentations présentes de l’existence se fait d’autant plus pressante que celles-ci tendent à s’aligner sur quelques grandes échelles de valeur, sociétales et religieuses. Chacun doit élaborer ses propres rêves et ne pas succomber aux mythes séducteurs d’une uniformité grégaire. L’homme est le seul être vivant qui peut modifier son présent selon ses rêves, et accaparer en dernier ressort son réel.
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