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Montréal, capitale mondiale du livre 2005

90% de la littérature est exclue !

mercredi 27 juillet 2005, par Serge-André Guay

Les organisateurs de « Montréal, capitale mondiale du livre 2005 » ont exclu de leur programmation plus de 90% de la littérature. En fait, c’est le livre « officiel » ou « traditionnel », celui distribué en librairie qui sera célébré. Or, les éditeurs refusent plus de 90% des manuscrits soumis à leur attention. C’est pourquoi bon nombre d’auteurs se tournent vers l’autoédition, l’édition à compte d’auteur et l’édition en ligne sur Internet. Tous ces livres publiés hors du circuit officiel, des centaines voire des milliers de nouveaux titres à chaque année, sont oubliés, avec leurs auteurs et leurs lecteurs. Dans ce contexte et contrairement aux prétentions des organisateurs, cette année ne constitue pas un moment privilégié « pour tous les acteurs du milieu du livre », pas plus qu’elle valorise « tout ce qui a trait à l’univers du livre au Québec ».

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Auteur(s):

Serge-André Guay

Président de la Fondation littéraire Fleur de Lys - Manuscrit dépôt Le premier éditeur libraire francophone sans but lucratif sur Internet

44, rue Chabot, Lévis, Québec, Canada. G6V 5M6 Téléphone : (418) 838-0890 Télécopieur : (418) 838-0890 Adresse électronique : info@manuscritdepot.com Site Internet : www.manuscritdepot.com ou http://www.fondationlitterairefleurdelys.org/

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Comment parler du « livre qui rassemble… » avec autant d’exclus ? C’est simple, en définissant le livre comme étant une oeuvre publiée par un éditeur membre de l’Association Nationale des Éditeurs de Livres (du Québec). Ce n’est pas la définition officielle donnée au livre par les organisateurs car dans les faits ils ne l’ont pas défini. L’ANEL étant à l’origine de la candidature de Montréal pour cet événement, il fut sans doute pris pour acquis que le livre à célébrer était celui publié par leurs membres ou, du moins, qui se soumettait à leurs critères.

Au Québec, un livre n’est un livre que s’il se retrouve en librairie. Mais cette définition populaire ne s’applique pas non plus à Montréal, capitale mondiale du livre 2005. Car, en librairie, on retrouve de nombreux livres autoédités placés en consignation par les auteurs eux-mêmes et des livres édités à compte d’auteur, tous exclus de l’événement. Pourquoi ? Parce qu’un auteur refusé par un éditeur (traditionnel) n’est pas encore vraiment un auteur. À vrai dire, un auteur est réellement un auteur que s’il a été publié par un « véritable » éditeur. Nous en avons pour preuve les programmes d’aide aux auteurs, tous réservés à des auteurs déjà publiés. Il en va de même de L’Union des Écrivaines et des Écrivains Québécois dont un auteur ne peut pas devenir membre tant et aussi longtemps qu’il n’a pas été édité. Bref, un auteur qui s’édite lui-même ou qui requiert les services d’un éditeur à compte d’auteur n’est pas « officiellement » un auteur parce qu’il n’a pas été choisi par un éditeur (traditionnel).

L’Association Québécoise des Salons du Livre a été placée devant cette problématique l’automne dernier (2004) parce que son règlement stipulait que seuls les éditeurs dont les livres sont distribués en librairie pouvaient être admis comme exposants. Ainsi, la direction du Salon du Livre de Montréal a refusé de nous admettre comme exposant puisque notre fondation édite et distribue ses livres uniquement sur Internet et par la poste. Donc, pas de distribution en librairie. Nos demandes à l’ensemble des salons du livre furent portées à l’attention de l’association. Il fut décidé de laisser chaque salon prendre la décision qui lui convient. La direction du Salon du livre de l’Estrie fut la première à nous accepter, suivie de celle du Salon du livre de Rimouski (2004). Quant à celle de Québec, elle nous classait parmi les métiers connexes du livre (2005). « Être éditeur libraire en ligne », c’est avoir des rapports avec l’édition mais ce n’est pas être « éditeur ». On débouche ici sur la définition de l’éditeur en ligne et, par conséquent, sur celle du livre sur Internet.

Un livre édité sur Internet est-il un livre ? Certains soulèvent l’aspect du support. Peut-on dire qu’une oeuvre disponible uniquement sur un support numérique (ex. : fichier PDF ou HTML (page WEB)) est un livre ? Et que dire d’une oeuvre publiée sur papier mais uniquement offerte sur Internet, est-ce un livre ? La réponse à ces questions vient souvent des fiscalistes responsables des programmes d’aide gouvernementaux concernés par l’édition. En France, par exemple, il s’agissait de savoir si le livre vendu sur Internet, produit sur support numérique et papier, profiterait ou non de l’exemption de la taxe de vente au même titre que les autres livres. Si le livre sur Internet est un livre, il doit alors profiter de cette exemption. Et le cas échéant, faut-il inclure la version numérique ou se limiter à la version papier ? Vous trouverez sur le site Internet du Conseil de l’Europe de quoi approfondir la question dans tous ses détails sur cette page. Quant à nous, le Canada et le Québec étant loin derrière ces questions, nous offrons tous nos livres en remerciement à des dons, comme on reçoit une épinglette pour un don à un organisme sans but lucratif.

La nomination de Montréal à titre de capitale mondiale du livre pour 2005 était une belle occasion d’inclure tous les joueurs et de se mettre à la page. Les organisateurs espèrent profiter de l’opportunité pour « positionner la ville comme métropole culturelle et centre littéraire d’envergure internationale » mais leur vision relève du siècle dernier avec tous ses préjugés corporatistes face aux auteurs et aux livres. Il est encore et toujours question de « Stimuler l’industrie du livre », la même industrie du livre, refermée sur elle-même, aveuglée par ses craintes. Même la Ville de Montréal, co-présidente de l’événement, s’est laissée prendre au jeu.

En écartant les livres autoédités, édités à compte d’auteur et édités en ligne sur Internet, le programme mis de l’avant par les organisateurs de Montréal ne répond pas au quatrième et dernier critère de sélection de l’UNESCO : « Conformité avec les principes de liberté d’expression, liberté de publication et de diffusion de l’information, énoncés dans l’Acte Constitutif de l’UNESCO et conformément aux articles 19 et 27 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et de l’Accord pour l’importation d’objets à caractère éducatif, scientifique ou culturel (Accord de Florence) ».

À titre d’éditeur libraire en ligne, nous pouvons soutenir que les organisateurs de Montréal ne reconnaissent pas que « les livres et l’édition électronique sont un vecteur de la liberté d’expression, du libre accès à l’information, de l’éducation, de la culture, de la démocratie et des droits de l’homme au sein de la société. Ils jouent en outre un rôle essentiel dans la promotion de la diversité culturelle et linguistique, et de l’expression pluraliste ». Lorsqu’un auteur est refusé par notre industrie du livre n’est-il pas privé de sa liberté d’expression ? Alors, quand cet auteur opte pour une alternative pour jouir de son droit, ne mérite-t-il pas toute notre attention, surtout lors de ce genre d’événement ? Et quand plus de 90% des oeuvres littéraires sont refusées, l’industrie du livre ne prive-t-elle pas les lecteurs de leur libre accès à l’information et de leur libre choix ? Aujourd’hui, 40% des lecteurs naviguent sur Internet avant de se procurer un livre et, ce faisant, ils sont de plus en plus nombreux à découvrir des auteurs et des oeuvres inédites pour finalement se rendre compte que l’offre actuelle de l’industrie « officielle » du livre manque de diversité éditoriale.

Certes, le marché traditionnel du livre est saturé. Il n’offre plus qu’une durée de vie de trois mois en librairie aux nouveautés. Il est donc tout a fait naturel que « l’industrie » veille à sa pérennité. Mais en n’intégrant pas les éditions alternatives, elle risque de péricliter. Elle veut « encourager la création littéraire » mais elle offre un débouché à moins de 10% de cette création.

Doit-on croire qu’il n’y a que 10% des oeuvres littéraires suffisamment de qualité pour être éditées ? Non. Bien écrire n’assure plus l’auteur d’être édité car la majorité des refus sont motivés par des raisons commerciales et éditoriales. Soit le marché est trop petit, soit l’oeuvre est trop spécialisée, personnelle, pas assez inventive,... selon l’expérience de l’éditeur. Mais qu’en est-il du point de vue du lecteur ? De celui qui préfère le livre autoédité par son ami auteur ? De celui qui choisit un livre d’histoire de sa région signé par un auteur de son quartier édité à son compte ? Et de ce lecteur qui opte pour le livre d’un auteur avec qui il a longuement discuté sur Internet ? Notez le caractère personnel de cette expérience : un ami, un auteur de son quartier, avec qui il a longuement discuté. Et nous parlons ici souvent de nouveaux lecteurs, ce dont l’industrie a définitivement besoin : « Je n’ai pas l’habitude de lire mais puisque c’est toi l’auteur, mon ami, je vais le lire ». Qui sait si ce lecteur ne prendra pas ainsi goût à la lecture. Bref, comment une industrie dont le marché est saturé peut-elle exclure les éditions alternatives contribuant au renouvellement de la clientèle, ne serait-ce qu’en partie ?

Parlons des jeunes. Les organisateurs de Montréal capitale mondiale du livre 2005 souhaitent « accroître les habitudes de lecture, particulièrement celles des jeunes ». Le développement du marché du livre jeunesse connaît un certain succès au Québec depuis quelques années et l’industrie souhaite consolider ses acquis voire gagner davantage de terrain. Une démarche tout à fait logique mais la saturation de ce marché n’est qu’une question de temps. On peut constater que de plus en plus de jeunes lisent ou que les jeunes qui lisent le font de plus en plus souvent mais il y a une limite à tout loisir ou travail scolaire dans le temps. Et qu’est-ce qui limite de plus en plus le temps de lecture de bon nombre de jeunes ? L’Internet !

Nos jeunes naviguent, souvent trois ou quatre heures par jour. Les éditeurs en ligne l’ont compris depuis le début. Pour notre part, la réforme de l’éducation au Québec nous inspire un programme d’édition comme projet scolaire. Les élèves vont écrire un livre et le publier sur notre site, versions papier et numérique. Ils vont s’initier à tous les maillons de la chaîne du livre. Ils tiendront un forum de discussion avec leurs lecteurs, parents et amis. Ils découvriront d’autres livres signés par d’autres jeunes. Il y aura ventes et échanges. Nous sommes peut-être pro-actifs comparé aux autres éditeurs en ligne avec un tel projet mais il n’en demeure pas moins que la plupart de nos confrères ont déjà une section Jeunesse très animée.

Qui sont ces jeunes internautes du livre ? On ne sait qu’une seule chose : ils sortent des sentiers battus. Ils ne veulent pas lire ce que tous les autres jeunes lisent. Ils cherchent à se démarquer et le livre sur Internet le leur permet, d’autant plus qu’on y trouve de plus en plus de livres écrits par des jeunes pour des jeunes. Mais, à nouveau, tout cela ne fait pas partie du programme des organisateurs de Montréal capitale du livre 2005.

Enfin, l’industrie du livre ne répond-elle pas suffisamment à la demande avec ses milliers de nouveaux titres à chaque rentrée littéraire, sans avoir à ajouter tous ceux autoédités, édités à compte d’auteur et édités sur Internet ? Les lecteurs ne sont-ils pas amplement débordés de toutes parts ? La question est pernicieuse. L’abondance ne peut pas justifier l’exclusion des alternatives. Le seul fait que ces alternatives existent démontre clairement qu’abondance ne veut pas dire que tous les besoins sont comblés... à moins d’avoir des oeillères !


Source :

Serge-André Guay, président Fondation littéraire Fleur de Lys - Manuscrit dépôt Le premier éditeur libraire francophone sans but lucratif sur Internet

44, rue Chabot, Lévis, Québec, Canada. G6V 5M6 Téléphone : (418) 838-0890 Télécopieur : (418) 838-0890 Adresse électronique : info@manuscritdepot.com Site Internet : www.manuscritdepot.com ou http://www.fondationlitterairefleurdelys.org/

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